Jalousie

Je déteste cette émotion. La jalousie. Cette chose sournoise qui s'insinue l'air de rien et qui serre la gorge en même temps qu'elle laisse naître des pensées abjectes. Des pensées inutiles. Des pensées qui entraînent cette colère froide quand l'autre a ce qui nous est refusé. Je la déteste. Je la déteste d'autant plus quand l'autre est quelqu'un que j'aime et pour qui je dois être heureuse. Je la déteste pour ce qu'elle dit de moi quand je la ressens. 
Qui suis-je moi? Quelle place privilégie je crois avoir ou avoir eue pour m'autoriser à la ressentir? 
Peut-être n'ai-je pas assez souvent eu affaire à elle pour savoir la réguler. Peut-être que je l'ai rencontrée trop tard.
Peut-être qu'il faut encore progresser. Ou l'accepter. Être un peu plus indulgente... Avec moi-même...
En attendant je les regarde cheminer tranquillement dans leur explorations partagées, ça aide à seulement regarder les pensées, sans leur courir après.




*03

J'ai regardé fleurir le cerisier en espérant comme chaque année que la météo ne lui joue pas des tours. J'ai regardé les mésanges, j'ai eu envie de les photographier elles aussi alors j'ai attendu... Et j'en ai déduits que photographe animalier n'était pas un métier pour moi en cas de reconversion.
J'ai cousu de jolies capes de sorciers pour le carnaval et pour tous les jours. Une doublée de bleue Serdaigle, une doublée de bordeaux Griffondor.
J'ai acheté de jolis tissus pour faire des robes légères mais je n'ai pas osé encore me lancer.
J'ai enfin planté et semé ce que j'avais ramené de son jardin. Pour la dernière fois. J'ai ajouté ça sur la liste de ce que je ne ferai plus désormais.
J'ai regardé de plus près les objectifs dont je rêve depuis ce jour de mes 14 ans, quand mon cousin italien m'a fait regarder Santa Maria del Fiore dans son appareil à lui. Peut-être que maintenant je suis assez grande pour en avoir un moi aussi.
J'ai annoncé à tous ceux qui travaillent avec moi dans le couloir coloré mon départ prévu en mai. Je compte les jours.
A la douleur s'est ajoutée la douleur et le manque de sommeil. Peut être le monsieur qui soigne cette douleur là me sauvera la semaine prochaine. Puisque de cette douleur là je peux me débarrasser.
Je continue à faire des listes. Dans ma tête, sur le papier et ici.




*01 *02

Mon dernier dossier photo sur l'ordinateur date de novembre 2016. Les cheveux blancs de mes oncles, héros de mon enfance, y défilent avec tous ces bouts de souvenirs qui resteront à jamais gravés. Bien sûr la vie ne s'est pas arrêtée, bien sûr. Mais je me sens encore comme en suspens. Bien sûr ça se voit moins, c'est moins souvent, mais les larmes sont là encore. Moins souvent mais trop souvent.
J'ai envisagé plein de choses pour cet espace là, en suspens lui aussi. Des photos, des cousettes, des toiles, du quotidien, du poétique, du politique... mais j'étais avare de mots et j'ai perdu le chemin de mon objectif.
Ce soir j'ai rallumé mon écran, bien décidée à m'atteler à la gazette familiale. Ce petit rendez-vous mensuel ou bi-mensuel depuis bientôt 12 ans. Il me semble vide de sens tout d'un coup... Je n'y arrive pas. Je ne sais plus, j'ai oublié. Même mon paragraphe à moi je n'ai pas réussi. Que mettre, hein?
En janvier et février...
Des tous petits changements j'avais dit...
Remonter à petits pas jusqu'à ma machine. Faire des petites bricoles pour un bébé tout neuf à venir, à emporter de l'autre côté du globe par l'amie I. Faire une jolie trousse de toilette pour l'amie E qui en a une bien trop petite. Faire un joli sac de danse pour la Miss....
Prendre des leçons dans la montagne. Continuer d'œuvrer à surmonter cette maudite anxiété qui me colle aux tripes quand je vois cette étendue d'un blanc magnifique.
Raconter des histoires, souffler sur l'encre avec des pailles, décorer des objets.
Essayer avec eux aussi (avec lui surtout) de faire un peu autrement pour ne pas laisser s'installer le bras de fer qui pointe encore le bout de son nez.
Recevoir LE roman du début d'année et me lancer dans un jeu de piste pour remonter jusqu'à son expéditrice. Sourire de plaisir. Le dévorer. C'était bon, c'était trop court.
Aller écouter la belle C, avec les enfants en admiration. Elle est tellement belle, et elle chante tellement bien, la petite C devenue une belle jeune femme.
Retourner la terre, la préparer, planter quelques bricoles en attendant l'heure des légumes d'été.
Continuer à aller voir la dame qui aide autrement que celle qui s'occupe des pensées.
Ramasser une à une les violettes au pied du cerisier. Et recommencer inlassablement. Les conserver pour plus tard réaliser la gelée aux arômes sucrés.
Mais des plus grands aussi... Puisqu'il était question de doucement réajuster et de décider par quel moteur commencer pour redémarrer.
Partir du couloir coloré? Tergiverser. Oui, non, quand? Le dire l'air de rien, le dire pour de vrai... enfin décider pour de vrai de partir. Enfin décider de parler et d'expliquer, plutôt que de chaque jour rentrer chez moi en ruminant l'inadéquation avec la manière dont j'ai envie de faire mon métier. C'est fait. Si tout va bien dans deux mois ce sera terminé. 11 ans après...


)

La parenthèse s'est refermée... 
J'ai noté encore un peu chaque jour les pensées qui se bousculaient. J'ai continué ce travail minutieux démarré en septembre, pour trier mes pensées emmêlées et les ranger un peu comme dans des flacons colorés. Les ranger en fonction de l'émotion et en fonction de tous ces bouts de moi qui flanchent. Les pensées de douleur, celles de tristesse et de manque à venir, celles de colère, d'injustice et de frustration, celles d'impatience, celles d'ennui, celles de l'adaptation et du réajustement indispensable...
Face aux vagues de douleur, aux vagues de tristesse, je me suis un peu recroquevillée, égrenant en moi les perles de tendresses et d'affection que j'ai reçues au fil des jours, me réchauffant à la lumière que le phare qu'elle était a allumée en moi, faisant la liste de mes ressources et de mes forces.
Et puis j'ai arrêté d'écrire. J'ai arrêté le jour de ses 91 ans. Peut-être bien que tout était trié et qu'il ne reste plus qu'à prendre une décision sur le bout de moi à rééquilibrer en priorité. Peut-être que maintenant que tous les moteurs sont à l'arrêt il ne me reste plus qu'à reprendre mon souffle et à doucement choisir par où commencer à réajuster. 
Peut-être aussi que d'avoir ce jour là, pour la première fois, fait quelque chose d'autre pour moi que de m'occuper de mes pensées a terminé de les dénouer. Ce premier "petit" changement que j'ai mis tellement de temps à mûrir et que j'ai savouré comme un fruit sucré.
La fatigue et les émotions sont toujours là et ça pique toujours un peu parfois. Mais pour une fois, je m'accorde un peu de bienveillance et de temps... Un peu de temps, pour de toutes petites choses et de tous petits changements.

Une parenthèse

Dimanche j'ai fermé la porte de la grande maison. Après les larmes, après que les affaires du petit chez elle provisoire aient repris leur place dans la grande pièce. Le feu éclairait encore la maison éteinte. J'ai fermé la porte et caché la clé là où elle doit être cachée.
Hier matin elle a quitté la froideur du funérarium pour revenir chez elle, parmi nous, pour cette parenthèse. 
Tous s'affairent déjà (comment font les familles de moins de 11 enfants pour faire tout ça?) quand je suis arrivée timidement mais avec la certitude que c'est là que j'avais envie d'être. Dans cette maison là. Dans la grande pièce aux carreaux de Gironde, pas trop loin du feu.
Certains sont venus dire leur soutien. Et au fil de la journée la tension de la veille, des semaines précédentes s'est apaisée. Ils se sont fait la bise, les grands oncles dont l'affection ne passe jamais que par un regard ou parfois un mot attrapé au vol  "je te fais la bise, tu viens de perdre ta mère". Les plus audacieux nous ont serré dans leurs bras, nous les neveux et nièces venus partager avec eux ce moment. Les yeux rougis et humides, ils se sont racontés des souvenirs et ont joué à "qui-est-qui?" sur les grands albums jaunis. Ils ont ri et sont allés fouiner du côté du bois en bas pour nous remonter des cèpes et des girolles. Ils ont admiré la lumière orange du coucher de soleil sur le noyer qui pendant quelques instants a scellé la magie de cet endroit là (tout comme cette coccinelle tout d'un coup apparue sur la grande table pendant que nous partagions la soupe faite avec les légumes ramassés dans son jardin).

J'ai passé ma tête dans l'encadrement de la porte, mais je n'ai pas osé entrer. Mon dernier souvenir était tellement chaud et présent que j'ai eu un peu peur de le refroidir, peut-être. Le grand oncle a proposé de m’accompagner auprès d'elle, j'ai dit que j'irai pour accompagner mes schtroumpfs quand ils arriveraient. Elle a dit qu'elle attendait sa filleule. Mais les enfants sont rentrés dans la chambre comme si c'était une évidence sans se préoccuper de nous. Alors nous les avons suivis sur la pointe des pieds. Ils se sont mis à regarder les albums et l'arbre généalogique, s'émerveillant de nous voir petits et de se voir aussi dans le feuillage de l'arbre. ils ont regardé leurs racines, nos racines, en riant, assis autour d'elle, le plus naturellement du monde.
J'ai demandé le droit de rester un peu plus. Après le départ des familles, avec les grands oncles et tantes. Le plus jeune m'a dit que c'était là que je devais être, que j'avais ma place ici. Je ne saurais pas dire combien ces mots là ont été forts pour moi qui ai passé tant de temps de l'autre côté de l'océan à tisser des liens autrement pour avoir cette place là moi aussi, dans cette famille là, dans cette famille où il faut savoir attraper le sens des regards, et des quelques mots lancés juste comme ça.
Aujourd'hui la vie me retiens un peu plus loin, demain toutes et tous seront là, proches et moins proches dans tous les sens du terme. Il y aura encore des choses à faire, du rythme et de la chaleur, des larmes mais les liens et les rires aussi. 
Et après la parenthèse ??


...

Je regarde mes pieds... Ils sont un peu flous à cause des larmes...
J'ai noté sur mon carnet à bonheur ses derniers mots pour moi quand je l'ai vue hier, la chaleur de sa main, et son sourire serein qui disait que l'on profitait des derniers instants ensemble...
Je reviendrai ici quand je pourrai respirer mieux...


Frantz

Un peu tardivement, une photo de ce film là, tout doux et tellement beau.
Et ce portrait de femme encore, si belle, si déterminée, si forte...


Trois p'tits tours et puis...

Et puis elle est toujours là... 
Le 24 est passé et m'a laissé le temps de reprendre un peu mon souffle avant l'apnée encore. Et cette capacité à rire, à accepter. Oui, conduire il y a trois mois encore, mais pourquoi pas se déplacer maintenant avec un petit vélo. C'est vrai qu'il a des roues, mais rien d'autre en commun avec un vélo. J’écarquille un peu les yeux, j'ajoute cette force là à la liste de celles que j'espère qu'elle m'a transmises par le fil qui nous relie. Mais elle a tendu tant de fils. 
J'ai l'impression de manquer de force, moi. Manquer de souffle aussi. Peut-être est-ce le reste de la vie autour qui n'oxygène plus assez. Ou peut-être est-ce l'inverse.
Je regarde mes pieds et les feuilles d'automne autour. Et je répertorie sur le carnet à bonheurs la liste des bulles d'oxygène auxquelles je m'accroche. Pour ne pas les oublier.
Les quelques rayons de soleil encore sur le coin de la terrasse pour dévorer les lignes de la pile des romans.
La voix chantante 20 ans après de ceux qui nous ont accueillis sur l'île et qui avaient envie de nous retrouver parce qu'ils pensent souvent à nous.
Les mines réjouies des enfants pendant l'atelier mosaïque.
Les 10 dernières figues chez mon Oncle D.
Mes étudiants de L2 bien au travail et le groupe des "conseillers" repartis avec le sourire.
Des amis plein la maison et un peu de plaisir à nouveau dans le couloir coloré...
Des amis plus loin mais qui sont bien là. Qui sont bienveillants.
Je regarde mes pieds...





Elle

Elle dit qu'elle n'en peut plus de vivre . Que c'est trop grand, trop loin, trop isolé...
Elle dit qu'elle veut retrouver ceux qui sont partis déjà. Nous attendre là bas et plus dans cette grande maison, dans cette vie là, dans laquelle elle s'ennuie un peu maintenant...
Elle dit qu'elle est fatiguée, usée, jusqu'à la moelle, comme sa moelle qui ne fait plus son travail mais qu'elle ne sait plus où sont les documents de la garantie...
Elle dit qu'elle ne fait plus assez de globules mais pas non plus assez de chaussons, de merveilles, de crèpes, de confitures et qu'elle ne veut pas qu'on lui refasse le plein...
Elle dit qu'elle ne peut pas prendre rendez-vous pour la date, qu'il n'y a pas de formulaire de demande de rendez-vous en ligne, mais jusqu'au 24 elle pourrait être encore là et puis aller fêter ses 70 ans avec Jean, elle pourrait le retrouver, lui qui l'attend ailleurs...
Elle dit qu'elle a tenu 24 ans, qu'elle est restée avec nous 24 ans de plus, qu'elle nous a vu grandir, faire nos vies et en faire de nouvelles, 24 ans et qu'on ne pouvait pas lui en demander plus...
Elle dit qu'elle a besoin de notre permission pour poser son tablier....
Elle dit qu'elle est prête maintenant, qu'elle ne meurt pas mais juste s'en va, s'en va vers son bonheur, et qu'il ne faudra pas être tristes...

Et moi je me raccroche à l'idée que 24 ans c'est la durée de maturation d'un cortex et que peut être le mien le sera suffisamment pour encaisser cette douleur que je redoute depuis bien longtemps, pour lui faire une fois de plus confiance, elle qui fait partie des phares de ma vie, elle à qui je ne peut que souhaiter que son voeu soit exaucé même s'il me laissera, nous laissera, avec un vide immense... Qu'il faudra apprendre à compenser, par le souvenir d'elle et par la certitude qu'une part de nous est faite de la belle personne qu'elle est...





Au bord du lac

Pendant que M. O. randonne dans les hautes montagnes nous avons profité de la maison qui roule louée pour quelques jours et nous avons dormi au bord d'un des plus grands lacs de France, à la pointe tout en haut, pour prendre le sentier réservé à ceux qui n'ont pas 4 roues et nous étaler sur une petite plage rien que pour nous. L'excitation était au rendez-vous du côté des schtroumpfs, et de mon côté un peu de stress de faire ça avec moi seule comme adulte, accompagnée de ma tête en l'air et de mon étourderie, tout particulièrement difficiles à contrôler ces dernières semaines (ces derniers mois?)...
C'était beau, et agréable... Nous serions bien restés un peu plus s'il n'y avait pas l'autre contrée à découvrir...







Muse

Je me souviens encore de leur premier album. Il retentissait dans le couloir du JPS à la grande époque du JPS. Il était incroyable cet album. Celui d'après aussi. Les autres moins, voire pas du tout ; ils sont depuis devenus un "groupe à stade", comme dit l'ami qui est nouvellement devenu "maîtresse" ;  mais quand même... 
Comme c'était fin juin et que je l'avais bien mérité, comme ça n'arrivera pas tous les quatre matins qu'ils passent si près, comme je ne pouvais quand même pas louper ça... J'ai pris mon caddie, j'ai fait la route au cas où je trouverai une place encore à vendre sur place et je les ai vus. Yep. J'ai vu Muse en concert, juste pour le plaisir de la nostalgie de la grande époque du JPS.






Juin

Juin tourbillon... Des fêtes de fin de trop de choses, des grèves qui n'en finissent pas et l'organisation à repenser au dernier moment, la meilleure des PH qui s'en va après 10 ans et les gens qui ne se rendent pas compte que la vie dans le couloir coloré sera moins facile avec celle qui arrive, le grand chef qui fait l'intérim entre les deux et qui n'accorde d'importance qu'à ce que certains disent, les journées où tout s'enchaîne, où même manger devient une option, les kilomètres de déplacement, l'invasion au jardin, la tension qui ne reste plus à la porte... 
Juin comme une hécatombe, les maladies, les malaises, les décès...
Alors pour forcer mon cerveau à regarder le reste... Les quelques éclaircies, rares mais précieuses, la journée au parc avec les copains, la frangine, le frangin dans sa ferme d'avant, une journée photo, les pieds nus dans le sable, les rires des enfants, les bulles de savon dans le jardin, la fin du mois bientôt... Une photo du ciel...


Air

Là-bas, avec tout cet espace, même les cris de ralliement de l'équipe d'aventuriers sont moins oppressant. Et pendant qu'ils partent à la découverte de l'infini des possibles dans cet endroit là, je flâne dans la grande prairie et dans le sous-bois, je débusque les graines des fleurs pour tenter une colonisation du tout petit jardin, je fais des ovations quand la plus petite - qui ne monte pas encore sur les piles de bois - veut bien faire un son qui pourrait bien ressembler à quelque chose de connu et je prends quelques clichés en souvenir de cette douce journée.





17 ans...

Parce que Sciamma a participé et que pour une fois il n'était pas question d'adolescentes... Et c'était tellement beau, tellement juste. Après une journée en maison centrale, une belle bulle d'oxygène avec plein d'émotions dedans.